L’invité : Gaëtan Gorce : « Pour qu’un projet prenne, il faut que les habitants y croient »

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Et si La Charité-sur-Loire déjouait les courbes du déclin rural ? C’est la conviction de Gaëtan Gorce pour justifier son retour. L’élu veut tourner la page des querelles intercommunales, attirer des chercheurs de l’ENS à la Cité du Mot, des investisseurs privés en centre-ville et un chef de projet Patrimoine mondial pour créer l’étincelle.

Propos recueillis par Antoine Gavory

Photo (c) Mairie de La Charité sur Loire

Votre retour à la mairie de La Charité-sur-Loire n’était pas prévu. Qu’est-ce qui a déclenché cette décision ?

C’est d’abord parce que l’ancien maire ne repartait pas et n’avait pas de solution qui lui convenait. J’ai réfléchi un mois quand même, mais en réalité ma décision était prise avant même de donner ma réponse. Je suis amoureux de cette ville. Les liens se sont vraiment renoués avec les habitants de manière très conviviale et chaleureuse, ce qui est la base de notre relation.

La Nièvre, comme d’autres départements, fait face à un déclin démographique et économique. Comment La Charité-sur-Loire peut-elle y échapper ?

Je crois profondément dans le potentiel de cette ville. S’il y a une ville dans la Nièvre qui doit pouvoir s’en sortir et échapper au destin de déclin qu’on nous promet, c’est La Charité.

La Nièvre avait souffert à la fin des années 90 avec la désindustrialisation, mais on constatait un redémarrage à La Charité, notamment autour de la filière bois. La crise de 2008-2010 a cassé cet élan. Aujourd’hui nous disposons d’un ressort : l’association étroite entre le patrimoine, la culture, le tourisme et l’économie locale, c’est-à-dire le commerce.

La Ville du Livre a fonctionné pendant plusieurs années, mais les libraires ont pris de plein fouet le choc d’Internet. Si nous avons basculé vers la « Ville du Mot », c’est parce que nous avions senti que le modèle de la Ville du Livre allait souffrir.

Notre levier le plus classique, mais capital, reste l’accueil et le développement d’entreprises sur notre zone d’activités. Nous avons une vingtaine d’hectares disponibles d’un côté, et environ 50 hectares de l’autre côté de l’autoroute. Notre bataille actuelle est de faire reconnaître la constructibilité économique de ces réserves foncières stratégiques dans le PLU et le SCoT.

Mais la compétence économique est une compétence communautaire et le problème de notre Communauté de Communes, indépendamment des personnes, c’est qu’elle repose sur trois bassins de vie distincts, ce qui empêche toute solidarité naturelle. Chacun pèse au trébuchet ce qui est donné au voisin. La Charité est perçue comme différente, susceptible de proposer de grands projets et d’attirer des financements que les autres espéraient obtenir. Puis confier la représentation d’un sujet aussi majeur pour nous que le tourisme de la collectivité à un élu de l’opposition, c’était de la provocation.

Mais aujourd’hui, nous tournons la page. Les habitants veulent des voies de collaboration. On souhaite travailler dans le respect des autres collectivités et nous tourner vers l’extérieur : l’agglomération de Nevers, le Cher, Bourges, le nord du département, et Vézelay sur les chemins de Compostelle. Nous devons partager notre potentiel touristique.

La Charité est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des chemins de Compostelle et candidate à un deuxième label au titre de Cluny et des Villes d’art et d’histoire. Nous sommes une locomotive. Le but n’est pas que les autres soient de simples wagons, mais qu’ils n’empêchent pas la locomotive d’avancer.

Comment comptez-vous soutenir l’attractivité du centre-ville ?

Nous gardons un centre commercial actif grâce à une activité hybride liée au pouvoir d’achat local, mais surtout à l’apport des visiteurs et des résidences secondaires. Sur la commune, nous comptons un peu plus de 600 logements vacants, dont environ 400 situés dans le centre-ville.

Nous allons voir les propriétaires des immeubles fermés les plus importants pour l’image de la ville, pour les convaincre de rénover ou de vendre. Nous manquons d’hébergements touristiques. Pour le résidentiel, nous lançons un appel aux investisseurs pour du logement neuf de qualité en centre-ville. Nous privilégions l’incitation et l’accompagnement financier des travaux, mais s’ils refusent, nous utiliserons les leviers légaux comme la taxe sur les logements vacants.

La ville a-t-elle les reins assez solides pour investir massivement elle-même dans ces opérations ?

Notre capacité d’investissement est limitée. Nos charges de fonctionnement sont considérables parce que nous avons à notre charge un ensemble important de bâtiments et de services rendus à la population qui, ailleurs, sont transférés à l’intercommunalité, comme la piscine par exemple. Cela nous empêche de dégager de l’épargne significative pour l’autofinancement mais nous dépendons fortement des subventions et de l’emprunt et notre priorité est de trouver des investisseurs privés.

On observe l’arrivée d’une nouvelle sociologie d’habitants depuis quelques années. Qui sont-ils et que recherchent-ils ?

Une étude dirigée par le sociologue Élie Guéraut, enseignant à Clermont-Ferrand a analysé l’impact du COVID sur les petites villes. Statistiquement, La Charité est apparue comme un véritable « trublion » car elle ne rentre pas dans les cases habituelles. Habituellement, les flux métropoles-campagnes se divisent en deux : soit une population précarisée cherchant un logement moins cher, soit une gentrification « bobo » qui s’isole dans un site touristique et referme la porte derrière elle. La Charité échappe à ces deux schémas grâce à un mélange de population unique et original. C’est une justification éclatante de notre action.

Quel rôle pour la Cité du Mot ?

Nous voulons développer l’accueil du milieu universitaire, scientifique et de la recherche. J’ai reçu des chercheurs de l’École Normale Supérieure (ENS) en études cognitives et linguistique. L’idée est de monter un partenariat avec leur laboratoire pour organiser des séminaires, des rencontres et une exposition permanente à la Cité du Mot. Ces chercheurs ont besoin de lieux pour vulgariser et faire de la pédagogie vers le grand public, et la Cité du Mot est le support parfait.

J’ai également initié une collaboration avec la direction culturelle de la Ville de Paris, dirigée par Aurélie Filippetti. Nous travaillons sur des échanges : la Ville de Paris enverrait des enfants et des habitants découvrir la Cité du Mot à La Charité, et nous enverrions les nôtres découvrir leurs équipements parisiens.

Quelle stratégie pour développer la fréquentation touristique ?

Notre classement au Patrimoine mondial de l’UNESCO (au titre des chemins de Compostelle) est un atout exceptionnel. Il n’y en a que 70 en France et un peu plus de 200 dans le monde au titre des chemins, nous faisons partie des happy few. Pourtant, nous ne le valorisons pas assez. J’ai vu ce que Vichy a fait de son label de ville thermale : un levier exceptionnel de promotion.

Notre fréquentation touristique stagne actuellement. Mon objectif est de doubler, voire de tripler notre fréquentation. Pour cela, nous allons recruter, sous réserve de l’accord du conseil municipal, un chef de projet Patrimoine mondial et Attractivité au début de l’année pour un mandat de 6 ans, ainsi qu’un nouveau directeur pour la Cité du Mot. Nous devons provoquer une rupture, créer une étincelle après des années d’investissements patients.

Quelle place pour les entreprises et les habitants dans votre projet ?

Nous avons créé un Conseil économique informel réunissant des chefs d’entreprise locaux pour tirer profit de leur expérience de marché et de croissance. Et surtout, nous associons étroitement les habitants via la Maison des Citoyens, des budgets participatifs et des débats sur l’avenir du Prieuré et de la Cité du Mot.

Pour qu’un projet prenne, il faut que les habitants y croient ; ils sont nos meilleurs ambassadeurs.