Morvan : le retour discret de la vigne

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« L’histoire d’un peuple est inséparable de la contrée qu’il habite », écrivait le géographe Paul Vidal de la Blache qui constatait déjà dans Tableau de la géographie de la France (1903), le déclin de la vigne du Morvan victime notamment du phylloxéra. Présente autour de Château-Chinon ou Lucenay-l’Évêque, elle produisait un « vin paysan » ou « vin ordinaire » évoqué par Henri Bachelin, Jules Renard ou encore Grégoire de Tours. Aujourd’hui, cette mémoire refait surface autour d’un projet de réimplantation porté par le Parc Naturel Régional du Morvan, le PNRM…

— Par Antoine Gavory —

Brendan Le Moulec sur la parcelle qui accueillera en avril : « 3 500 pieds ce printemps. Pas un Eldorado, juste une part de folie pour anticiper l’avenir. »

En plus d’être un massif forestier, le Morvan a un passé viticole méconnu. Une étude de 2025 commandée par le PNRM au cabinet ParHis, dans le cadre du projet « Morvan : une terre d’innovation pour la vigne en Bourgogne-Franche-Comté », révèle qu’entre 1820 et 1840, jusqu’à 1 300ha de vignes produisaient des vins d’autoconsommation « grossiers », surtout à Saint-Père, Saint-Péreuse et Lucenay-l’Évêque. Le phylloxéra et le rail ont détruit près de 90 % des surfaces, et la vigne survivante via des cépages hybrides a disparu dans les années 1970. Aujourd’hui, sept « côtes vestiges » le long des vallées du Serein, du Ternin et de l’Alène offrent au Parc l’opportunité de relancer son vin.

Quand l’histoire inspire l’avenir
Longtemps considérée comme disparue, la vigne en Morvan était pourtant omniprésente du Moyen Âge au XIXe siècle, comme le montre l’historien Guillaume Grillon, consultant dans le cadre du projet de PRNM. À Sainte-Péreuse, on comptait 23 hectares de vignes, et la légende veut que son vin fut le préféré de Louis XI. Aujourd’hui, cette histoire inspire une renaissance viticole grâce à la rencontre de Sylvain Mathieu, président du Parc du Morvan et musicien, et de Pierre Hervé, viticulteur à Tannay. Inspirés par le vignoble de Vézelay, ils ont convaincu le PNRM de structurer une filière viticole. Depuis le début de l’année 2025, le projet est donc entré dans sa phase opérationnelle. Soutenus par la région Bourgogne-Franche- Comté, les futurs vignerons bénéficient d’un accompagnement technique et administratif par la Chambre d’Agriculture et Bio Bourgogne : analyses de sols, choix des porte-greffes et formalités. Point d’honneur, pour limiter les traitements chimiques, l’accent est mis sur les cépages hybrides résistants, tels que le Souvignier Gris ou le Voltis : « C’est un territoire de parc, nous voulons une éthique forte », souligne Emmanuel Clerc, responsable du Pôle Transitions – Économie du PNRM.

Ce qui distingue ce projet, c’est la diversité de ses porteurs. On y croise des agriculteurs cherchant à se diversifier, des retraités, des artistes, et même la ville d’Autun. Certains sont déjà des professionnels expérimentés, comme Brendan Le Moulec ou Laurent Billard, qui vinifient à Avallon et souhaitent désormais planter leurs propres vignes bio sur le massif.

Vers une IGP Morvan ?
Si les premières vendanges significatives ne sont pas attendues avant cinq à six ans, la filière se structure déjà. Le 14 janvier dernier, une dizaine de pionniers ont signé une charte commune, posant les bases d’une éthique partagée et de pratiques respectueuses de l’environnement. Dans les esprits germe désormais l’idée de créer une Indication Géographique Protégée (IGP). Après la Cabrache et la châtaigne, le vin pourrait bien devenir le prochain symbole de l’excellence morvandelle…

Photo: Alain DOIRE

Brendan Le Moulec et le Pari des Vignes du Morvan
À 35 ans, Brendan Le Moulec est tombé « pile-poil » au bon moment. Alors qu’il décide de planter des vignes, le Parc lance son opération. Ancien artisan brasseur originaire de Champagne, il a géré sa propre microbrasserie pendant une dizaine d’années avant que la crise du Covid ne le pousse vers une reconversion professionnelle. Aujourd’hui installé à Chougny avec une culture de plantes médicinales, il a décidé de replanter un hectare de vignes autour de Pannecière : « Mettre de la vigne dans mon projet me permet de faire le lien avec mes compétences de gestion en cuve et de diversifier mon activité face aux aléas climatique, pour rééquilibrer le risque. J’ai la chance de réécrire une page totalement vierge en prenant en considération que ce n’est pas mon métier à plein temps ». Le cœur de son projet agricole : le Souvignier Gris, un hybride des années 1980 résistant au mildiou et à l’oïdium et adapté aux changements climatiques. Ce cépage hybride ultra-résistant permet de s’affranchir de ce qu’il appelle la viticulture en « soins palliatifs ». Selon lui, les cépages traditionnels sont des plantes « qui ne demandent qu’à mourir depuis déjà 30 à 40 ans » et que l’on maintient sous perfusion d’intrants. Le calcul économique est sans appel : là où un domaine bio classique multiplie les traitements jusqu’à quinze fois par an (Cuivre (bouillie bordelaise) contre le mildiou — soufre contre l’oïdium — Bacillus thuringiensis contre les vers de la grappe — pyréthrines naturelles contre certains insectes — bicarbonate de potassium et extraits de plantes pour renforcer la vigne), le Souvignier Gris n’en demande que deux. Soutenu par le Parc Naturel Régional du Morvan et des experts comme BioBourgogne, Brendan Le Moulec plantera 3.500 pieds ce printemps. « Ce n’est pas un Eldorado », prévient-il, mais une « part de folie » nécessaire pour anticiper les défis géopolitiques et climatiques. Dans trois ans, les premiers tests confidentiels commenceront, suivis des premières bouteilles au bout de quatre ans, avant une commercialisation prévue à cinq ans.