Emmanuel Dubois : l’homme qui ne tua pas Ulmann
Décembre 2000. Le nouveau millénaire s’annonce crépusculaire pour le fabricant de tableaux Ulmann. La fin des années 1990 a vu les difficultés financières s’accumuler pour l’entreprise fondée en 1873. Un nouveau groupe avait tenté de la sauver… en vain. Cette fois, c’est la fin: l’entreprise ne passera pas l’année… et c’est un jeune trentenaire, ex-cadre dans la grande distribution, qui est envoyé par le siège parisien pour fermer l’usine… ou pas !
— par Leo Agopian —

La société Ulmann est fondée en 1873 par Émile Ulmann. Huit ans avant la promulgation des lois Ferry, l’école n’est pas encore gratuite, laïque et obligatoire. Rue Soufflot, dans le Ve arrondissement de Paris, on fabrique des porte-plumes, ardoises et autres articles scolaires.
L’affaire prend un tournant industriel au sortir de la Libération. Cinq années d’Occupation ont laissé des traces, des centaines d’écoles sont à reconstruire, et Ulmann est là pour répondre à la commande publique avec son nouveau produit : les tableaux à craie. Les commandes affluent, d’autant plus qu’Ulmann s’immisce dans la florissante grande distribution.
À la fin des années 1950, l’entreprise a besoin de place pour stocker toujours plus de stylos et de tableaux : Paris intra-muros se fait trop petit. Ça tombe à pic : le sénateur de l’Yonne, Philippe de Raincourt, cherche à attirer de nouvelles activités dans son village de Saint-Valérien. Depuis la fin de la guerre d’Algérie, des Harkis sont entassés dans un camp à l’écart du village. L’édile apporte même une subvention. Ulmann gagne en espace et y trouve de la main-d’œuvre. Deal gagnant-gagnant : en 1965, une usine voit le jour.
Malheureusement, à la fin du siècle, les difficultés s’accumulent. La France continue de perdre ses industries et la concurrence internationale s’intensifie sur le marché des fournitures scolaires. En 1998, Ulmann est placé en redressement judiciaire.
Un grand groupe basé à Tourcoing, la Compagnie d’Importations de Laine, actionnaire tous azimuts – notamment de la marque d’accessoires pour vélo Soffac –, se manifeste et rachète l’affaire. Mais rien ne s’arrange. L’activité est noyée dans ce portefeuille d’investissements qui considère l’usine, où les conflits sociaux s’enchaînent, comme un bout de craie dans une chaussure.
En décembre 2000, un nouveau directeur est recruté avec une mission claire. « Je ne m’en glorifie pas, mais j’avais une expérience de fermeture de site industriel et j’ai été spécifiquement envoyé avec pour mission de fermer l’entreprise », conf ie Emmanuel Dubois. L’ex-directeur général d’une grande chaîne de magasins surgelés, puis d’un groupe de métallurgie, arrive à Saint-Valérien pour limiter au mieux la casse sociale, avec une belle enveloppe et un mandat de fermeture. Mais rien ne se passe comme prévu. Emmanuel Dubois, à 36 ans, refuse de se plier aux habitudes de la direction : « La première chose que j’ai refusée, c’est d’être basé au siège à Paris. J’ai demandé à être au sein de l’usine, là où se passaient les choses et où il y avait le plus de salariés. Très vite, je me suis aperçu qu’il y avait une âme à l’entreprise et que les raisons du déclin n’étaient pas tant liées au secteur d’activité qu’au management appliqué et au peu d’intérêt que les actionnaires portaient à l’usine ».
Emmanuel Dubois propose alors de reprendre l’affaire. « L’idée a été de leur dire : vous allez économiser de l’argent, et moi je vais vous présenter un projet de reprise de la société ». Mais les espoirs se heurtent vite à la réalité. Ulmann est en redressement judiciaire, et aucune banque ne croit en cette énième tentative de reprise. De 2002 à 2005, Dubois sort le chéquier et rachète Ulmann au prix fort.

Modernisation, diversification et résilience
Rapidement, le nouvel actionnaire entreprend de moderniser l’activité : « C’était une entreprise à l’ancienne, avec beaucoup de manutention. Les cinq premières années, j’ai investi dans l’automatisation des tâches de manutention, il fallait redimensionner l’entreprise ». Moins de manutention, plus de métiers qualifiés : ingénieurs et infographistes sont recrutés. Menée à l’origine par le duo tableau-fourniture, la production d’Ulmann évolue. Symbole d’une époque révolue, la part des mythiques tableaux noirs des hussards noirs de la Troisième République, avec leurs craies stridentes, ne représente plus que 3 % des ventes, remplacés par des tableaux à feutre. D’autres produits voient le jour : tableaux interactifs pour les écoles privées, et plus surprenant, l’acoustique : mur, plafond, cloison, cabine pour visioconférence… Ulmann s’est mué en expert pour les entreprises en quête d’open-space moins bruyants : « Je répète à mes commerciaux : vous ne vendez pas une gamme acoustique, vous vendez de la personnalisation », martèle Dubois. « On est capable de faire de très belles choses sur le découpage, les impressions… »
En 2022, la facture énergétique triple tandis qu’un client important de fournitures scolaires, le distributeur Casino, met la clef sous la porte, entraînant une perte sèche de 800 000 € de chiff re d’affaires. Cerise sur le gâteau ? « Avec la dissolution en 2024, il y a eu un arrêt : notre président a cassé le game », lâche Dubois, pas content de son homonyme.
Pour vendre ses tableaux, Ulmann dépend de la commande publique, des collectivités dont le budget reste soumis aux aléas de l’Assemblée nationale. « Aujourd’hui, on n’a aucun éclaircissement sur la situation. Les collectivités freinent des quatre fers et n’investissent pas », constate le patron. L’addition est salée : le chiff re d’affaires est passé en trois ans de 11 à 8 M€, entraînant une baisse des effectifs, de 60 à 38 ETP. Les intérimaires ne sont pas renouvelés, les départs non remplacés : Ulmann fait le dos rond. « Je ne sais pas comment, en 2026, nous allons retrouver notre ancien chiff re d’affaires. D’où l’importance, avec l’acoustique, de se diversifier sur le privé et le tertiaire ».
En attendant que le brouillard se dissipe, Emmanuel Dubois tente de tracer un nouveau chemin pour son entreprise centenaire… sans la craie cette fois.
