Sébastien Martin : « La France peut encore gagner »

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crédit / Ministère de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique

Réindustrialiser. Une arlésienne ? Ministre délégué à la Souveraineté industrielle et ancien président du Grand Chalon, Sébastien Martin veut faire de la réindustrialisation plus qu’un slogan. Dans un pays qui doute, il assume : la France a les atouts pour gagner – infrastructures, énergie décarbonée, main-d’œuvre – à condition que l’État, les industriels et les territoires jouent collectif. La France peut encore gagner.

Propos recueillis par Antoine Gavory

EDLN : Comment parler de réindustrialisation quand, en Bourgogne-Franche-Comté – l’une des grandes régions industrielles du pays – l’emploi industriel est en plein décrochage ?

La Bourgogne-Franche-Comté est une grande région industrielle. Son identité doit être assumée par la Région, pas seulement par l’État. Sans Framatome au Creusot, sans Arabelle à Belfort, sans les tubes de Montbard, une centrale n’est qu’un bloc de béton. Sans le Nord Franche-Comté et ses sous-traitants, pas de voiture. Sans l’élevage bourguignon, pas d’agroalimentaire. À Chalon, on est passé de Kodak aux pompes à chaleur, au recyclage de métaux critiques et à la sous-traitance pour Hermès. Cette culture industrielle doit être notre socle. Et je le redis : l’hyperspécialisation est un piège. Si un seul secteur s’écroule, tout s’écroule.

Pour attirer, on a exactement ce que les investisseurs citent à chaque sommet Choose France : des infrastructures routières, ferroviaires et fluviales, une électricité abondante, décarbonée et bon marché avec un système lisible – RTE, EDF, Enedis – quand c’est éclaté en Allemagne, une main-d’œuvre qualifiée, une recherche de haut niveau et le CIR. C’est pour ça que la France est la plus attractive d’Europe pour la septième année d’affilée. Mais la réindustrialisation ne restera pas un slogan si les élus ne font pas leur part : animer leur écosystème, préparer du foncier, travailler avec l’Éducation nationale pour former. C’est le trio État-industriels-territoires qui fait venir les usines, les emplois qualifiés, et donc les habitants.

EDLN : La réindustrialisation est une priorité du gouvernement mais quel cap pour les 5 ans à venir ?

On a perdu 2,5 millions d’emplois industriels depuis les années 70 mais on a inversé la courbe en 2018, c’était une première. 2025 a été rude, mais début 2026 le solde est redevenu positif avec 5 000 emplois créés.

L’objectif est d’avoir plus d’usines, plus d’ouvriers, de techniciens, d’ingénieurs dans les ateliers. Je veux qu’on soit jugé sur trois chiffres : le nombre d’ouvertures nettes de sites, le solde net d’emplois, et la part des femmes dans l’industrie. Elle est encore beaucoup trop basse. Si dans cinq ans elle a augmenté, si les bassins en reconversion ont réussi leur virage et si les territoires qui tournent bien continuent d’attirer, on aura réussi. Pour ça, il faut donner envie d’industrie aux territoires, et changer son image.

crédit / Ministère de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique

EDLN : Sur les terres rares et les composants critiques, on reste dépendant. L’État est-il prêt à payer le prix de la relocalisation ?

On a été naïfs. On a pensé que ce n’était pas grave de tout faire fabriquer en Chine. On paye le prix aujourd’hui. Oui, l’État est prêt à payer un peu plus cher des terres rares transformées en France pour ne plus dépendre de la Chine.

Et la France n’est pas en retard. On est même parmi les plus avancés d’Europe sur la partie qui compte vraiment : la transformation, là où se crée la valeur. On a une usine à La Rochelle, le projet Caremag à Lacq, MagREEsource à Grenoble pour recycler et refabriquer des aimants permanents. Sans aimants, pas de moteur électrique. À côté de ça, on diversifie : on signe des contrats en Afrique, en Asie du Sud-Est. Peu de pays ont des gisements, mais aucun ne nous oblige à n’acheter qu’à la Chine.

60 000 postes industriels non pourvus, énergie chère, aides à l’apprentissage en baisse… Comment réindustrialiser ?

Les 60 000 postes vacants, c’est une réalité. Sur l’apprentissage, la baisse a surtout touché les grands groupes, très peu les PME. Ma conviction, c’est qu’il faut rapprocher la formation du terrain. Pas seulement un BTS ou une école de production. Il faut du bac+3, des titres d’ingénieurs directement dans les bassins industriels. L’industrie de demain sera plus tech, plus robotisée, avec plus d’IA. Il faudra monter en qualification.

C’est le modèle du campus industriel que j’ai porté à Chalon : un lycée pro, un IUT, une école d’ingénieurs, le CNAM au même endroit. Quand un jeune part se former à 400 km, il ne revient pas. Il faut former sur place.

EDLN : BYD pourrait devenir n°1 mondial. Comment défendre une filière auto qui pèse 2,4 millions d’emplois en France ?

Remettons les choses en perspective. Les voitures chinoises, c’est 4% du marché français. Et contrairement à l’idée reçue, leur offensive n’est pas sur l’électrique. Dans le top 10 des électriques les plus vendues en France, dans le top 15 en Europe, il n’y a pas une seule chinoise.

Pourquoi ? Parce que la France a obtenu des droits de douane européens sur l’électrique chinois, et parce qu’on a créé l’écoscore : chez nous, pas d’aide à l’achat si la voiture n’est pas fabriquée en Europe. D’autres pays subventionnent encore les voitures chinoises. Pas nous.

Et sur la Chine, il faut être humble : il y a 30 ans, c’est nous qui leur apprenions. Sur les batteries dans les Hauts-de-France aujourd’hui, ce sont eux qui nous apprennent. Ce n’est jamais honteux d’apprendre. L’enjeu, c’est de développer la suite ici.

EDLN : Mais BYD va justement contourner ces taxes en ouvrant des usines en Europe.

Mais une usine en Europe, ce sont des normes européennes, des coûts européens et des emplois européens. C’est comme si on avait refusé Toyota à Valenciennes il y a 20 ans. Je ne veux pas bloquer la concurrence, je veux une concurrence loyale.

Je ne crois pas à l’hyperspécialisation. Un pays de 5 millions d’habitants peut se permettre d’être mono-filière. Pas un pays de 68 millions comme la France. Il nous faut de l’automobile, de la chimie, de la défense, de l’aéronautique, du ferroviaire, du nucléaire, de l’industrie verte. Quand l’un flanche, l’autre prend le relais.