SAGA : Colas, fève star de la galette
Héritière d’une tradition centenaire, la faïencerie Colas a survécu à la mondialisation en se réinventant autour d’un produit de niche : la fève. En 30 ans, elle est passée de la quasi-faillite à leader français de la fève artisanale.
– par Léo Agopian –

ÀTokyo, New-York et Montréal, sur les plus belles tables françaises du monde entier et dans des boulangeries de l’hexagone, les fèves Colas sont là, dans les galettes, pour désigner au hasard un « roi » qui, symboliquement, se coltinera une couronne en carton le temps d’une soirée. Mais ces fèves ne sont pas là par hasard. Elles viennent de Clamecy ; de la faïencerie Colas, une manufacture centenaire qui doit sa survie à ce petit objet devenu en quelques années son produit roi.
Clamecy et la faïence, c’est trois siècles d’histoire. En 1791, une première faïencerie ouvre ses portes, remplacée en 1837 par une nouvelle manufacture produisant chauffe-plats, pots à tabac et cruchons de bouteilles. L’activité s’éteint à la fin du XIXe siècle, mais la tradition persiste.
En 1918, André Duquennelle relance la faïencerie au 4 faubourg de Bethléem — une adresse presque prémonitoire. L’atelier emploie des gamins du coin, dont un jeune décorateur de porcelaine originaire de Domecy, Claude Colas, qui rachète la manufacture à son patron en 1938. La faïencerie Colas réunit alors une trentaine d’artisans et se consacre à la fabrication et à la décoration de vases et objets en porcelaine.
Les fèves sauvent la mise
Mais, au début des années 70, alors que Claude passe le témoin à son fils Jean-François, la mondialisation f rappe de plein fouet. Face à la concurrence eff rénée de pays asiatiques, les assiettes ne se vendent plus : « En Asie il y avait déjà un savoir-faire dans la faïencerie. Ce sont des secteurs d’activités qui ont été très vite laminés par la mondialisation. des marchés complets en une décennie », témoigne Alexandre Colas, actuel directeur de l’atelier. Jean-François Colas sort les rames pour garder l’entreprise à flot et maintenir sa trentaine de salariés. La solution : chercher de nouveaux marchés. Vient alors l’idée de fabriquer des fèves pour les galettes des rois : « Ça a donné un nouveau souffle à l’entreprise. Il a relevé l’un des challenges d’entreprises les plus durs : réussir la décroissance sans jamais licencier personne. Il a emmené toutes ses équipes à la retraite ».
L’an 2000 voit un nouveau visage faire son entrée dans la manufacture. Ingénieur de formation, Alexandre a passé sa vingtaine à parcourir le monde : « Il y avait mes grands-parents qui avaient un peu bourlingué, et puis mon oncle Alain Colas (navigateur disparu au large des Açores en 1978 à bord du Manureva). Ça m’a donné envie d’aller voir ailleurs, et l’ailleurs était loin », témoigne celui qui a, notamment, traversé Madagascar en VTT. De retour au bercail, Alexandre rejoint la manufacture en 2001 alors que celle-ci ne compte plus qu’une douzaine de salariés. « La quasi-totalité des employés avait rejoint l’entreprise à 16 ans, avait été formé par mon grand-père. C’étaient des enfants de Clamecy. On était vraiment dans un endroit très particulier où j’avais beaucoup à apprendre d’eux, ça a été une période d’apprentissage et de transmission où j’étais complètement absorbé par ce savoir-faire ».
Le pari gagnant du made in France
L’ancien baroudeur prend les rênes de la faïencerie en 2006. Jadis activité marginale, la fabrication de fèves devient le cœur de l’entreprise lorsque Alexandre Colas, rejoint par sa sœur Élodie en 2007, réoriente les effectifs vers ce produit : « Cela nous a permis de reconstruire une équipe dotée des compétences nécessaires et capable de travailler efficacement sur les exigences très spécifiques de la fabrication de miniatures et de fèves. Le défi était de prendre le savoir-faire centenaire de la faïencerie et de le concentrer sur ce créneau très particulier. Rapidement, nous avons gagné en efficacité et en pertinence économique. » L’efficacité, un défi de tous les jours pour se développer dans un domaine où plus de 90 % des concurrents sont … asiatiques. 20 ans plus tard, la fratrie se partage la direction ; pour Alexandre, la gestion de la manufacture et de ses six employés à temps plein ; pour Élise, la direction d’une équipe de 4 commerciaux : « En 2006, la fabrication française et l’origine des produits importaient peu dans les actes d’achats, mais avec nos produits, on touchait une clientèle de boulangers très fiers de leur métier. On était dans cette dynamique de valeur du savoir- faire artisanal et on se retrouvait sur ses valeurs communes avec les artisans boulangers », analyse Alexandre Colas.
Alors que le Made in France retrouve ses lettres de noblesse, la faïencerie Colas transforme ce regain d’intérêt en pari gagnant. Avec plus d’un million de fèves produites et vendues chaque année, la manufacture clamecycoise s’impose comme leader des producteurs de fèves artisanales f rançaises.
En 2020, le site de production s’en est allée des locaux historiques du 4 faubourg de Bethléem : « C’était un vieux bâtiment au cœur d’un quartier historique. Un super musée mais il était impossible de s’y développer », confie Alexandre. Direction Coulanges-sur-Yonne, à 8 km de Clamecy. Mais les liens avec la ville et la faïencerie d’art restent intacts : « Nous avons conservé notre magasin historique à Clamecy, où nous continuons à vendre notre production de faïencerie d’art – vases, assiettes – ce qui nous permet de pérenniser notre savoir-faire », explique Alexandre Colas. Preuve de cet ancrage, en 2023, la Place de la Gravière, où se situe la boutique clamecycoise, est devenue la Place Roger Colas.
| Mais d’où vient la fève ? La galette des rois puise ses origines dans les Saturnales romaines, 3 siècles avant J-C, fêtes antiques au cours desquelles on cachait une fève dans un gâteau pour désigner un «roi d’un jour». Ce rite, s’est transmis jusqu’en France au Moyen Âge, où il s’est associé à l’Épiphanie, célébrée le 6 janvier pour commémorer l’arrivée des Rois mages auprès de l’enfant Jésus. À l’origine simple légumineuse, la fève a été remplacée au XVIIIe siècle par des figurines en porcelaine ou en métal, fabriquées par les pâtissiers et faïenciers. La galette elle-même a évolué. La pâte feuilletée classique s’enrichit au XVIIIe d’un mélange de pâte d’amandes, beurre, sucre et œufs : la frangipane. |

Saga à retrouver dans le magazine Entreprendre dans la Nièvre #1
