Dominique Derda filme la prostitution en Bourgogne

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Dans Les filles sans joie des petites routes, qui a été diffusé le 8 janvier sur France 3 Bourgogne Franche-Comté, le grand reporter désormais autunois Dominique Derda donne la parole à des prostituées contraintes d’exercer en Saône-et-Loire, dans des conditions extrêmes. Fruit de dix-huit mois d’immersion aux côtés de l’association Le Pont, ce documentaire  révèle une réalité rurale largement invisible, faite d’exploitation, de peur et de survie. 

— Par Antoine Gavory —

Les filles sans joie des petites routes est un documentaire réalisé par Dominique Derda, ancien grand reporter à France Télévisions, installé à Autun après vingt-trois ans à parcourir le monde. Mais Les filles sans joie des petites routes, c’est surtout le quotidien de femmes des « petits camions blancs », installés le long des routes de Saône-et-Loire, et qui ont fait de la prostitution leur quotidien : « En nous baladant avec ma femme en moto dans les environs, nous avons aperçu ces camionnettes, ici et là. Au début, on se disait que c’était quelqu’un en panne, quelqu’un arrêté là par hasard, des saisonniers… ». Très vite, Dominique Derda identifie une réalité bien plus sombre : la prostitution. Pour enquêter, il s’appuie sur l’association saône-et-loirienne Le Pont, d’abord engagée auprès des personnes sortant de prison, puis progressivement mobilisée dans l’accompagnement des femmes prostituées qu’elle visite une fois par semaine, en camping-car : « J’ai demandé à l’association s’ils acceptaient que je monte avec eux dans leur camping-car, seul avec ma petite caméra, et que je suive leur travail sur la durée. Finalement, cela a duré presque un an et demi. »

Vie de misère
En dix-huit mois, Dominique Derda rencontre plusieurs dizaines de prostituées au parcours largement commun. Originaires pour la plupart de Guinée équatoriale, ancienne colonie espagnole, elles fuient la misère et la corruption. Mères célibataires, paysannes ou petites commerçantes, elles partent d’abord en Espagne avec un visa touristique, où, sans papiers, elles travaillent « au noir ». Attirées ensuite en France par des compatriotes – souvent d’anciennes prostituées devenues proxénètes –, on leur promet des gains importants dans la prostitution en camionnettes, vécue comme un sacrifice

pour leur famille, généralement tenue dans l’ignorance. Elles vivent et travaillent dans des véhicules vétustes, sans eau ni chauffage, loués environ 1.000 € par mois pour des passes à 20 ou 50 €. Le froid, l’insalubrité, parfois les rats, rythment leur quotidien. Isolées, sans permis ni véhicule, elles dépendent de certains clients pour manger ou se déplacer. La peur est constante – d’être reconnues ou agressées – et certaines subissent des violences. Pour tenir, quelques-unes s’accrochent à l’idée du sacrifice, d’autres à l’alcool.

Quand l’hypocrisie fait loi
Agréée par la préfecture, l’association Le Pont agit toutefois dans un cadre juridiquement fragile. Lors de ses tournées hebdomadaires en camping-car, elle distribue des préservatifs, échange avec les femmes et les sensibilise aux risques sanitaires, notamment au VIH. Environ une fois par mois, une infirmière de l’hôpital de Chalon-sur-Saône les accompagne bénévolement pour des dépistages et un suivi médical, avec un accès aux traitements en cas de test positif. Mais, dénonce Dominique Derda, « il y a une grande hypocrisie » : depuis la loi de 2016, si la prostitution n’est pas un délit et que le client est pénalisé, toute aide, même humanitaire, peut être assimilée à du proxénétisme, tandis que les clients sont peu inquiétés et les proxénètes, souvent à l’étranger, rarement poursuivis.

Lors de l’avant-première à Autun, le 10 décembre, le réalisateur a fait le choix de ne pas inviter les prostituées : « Se voir sur grand écran, dans une salle de cinéma, était impensable pour elles. Même si personne n’aurait pu les reconnaître – leurs visages n’apparaissent jamais –, elles savaient parfaitement que c’était elles. L’idée de se découvrir ainsi, projetées sur un immense écran, les aurait terrorisées. Elles n’ont donc pas vu le film. ». Pas plus d’ailleurs que les clients filmés au téléobjectif et anonymisés qui se découvriront peut-être à la télévision : « Dès le départ, j’étais décidé à ne pas interviewer les clients : leurs justifications ne m’intéressaient pas. Mais, à un moment, il m’a semblé indispensable d’en montrer, pour rappeler qu’il s’agit d’un commerce. Après, si quelqu’un reconnaît une voiture, une silhouette ou une démarche, ce n’est pas mon problème. Mon rôle n’était pas de dénoncer, encore moins de faire le travail de la police, mais de garantir l’anonymat. »

Les filles sans joie des petites routes • Un film écrit et réalisé par Dominique Derda • Une production Chasseur d’étoiles avec la participation de France Télévisions et le soutien de la Région Bourgogne-Franche-Comté, en partenariat avec le CNC.

https://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/7818420-les-filles-sans-joie-des-petites-routes.html