Les circuits courts avant l’heure : 276 ans de terre cuite à la Chapelle de Sarre
Fondée vers 1750, la tuilerie-briqueterie de la Chapelle de Sarre, à Corbigny, rappelle que les « circuits courts », souvent présentés comme une innovation, ont longtemps constitué la seule manière de produire. Et si nous y trouvions une leçon pour l’avenir… ?
Au XVIIe siècle, l’essor de la construction favorise la diffusion de la terre cuite, plus abordable que la céramique et plus confortable que la terre battue. Les tuileries s’installent au plus près des gisements d’argile: un four, une halle de séchage et quelques ouvriers suffisent. Ce modèle simple est repris par P. Monot-André en 1894.
Dans les années 1960, après la forte demande de l’après-guerre, le marché bascule avec l’arrivée du parpaing, plus rapide et moins contraignant : « À partir de là, beaucoup de structures ont fermé, résume Jérémie Pajot, mais ici, comme c’était une petite structure, ils ont pu se réorienter sur du carrelage, des tuiles, de la brique pleine ». En 2002, au terme d’une carrière dans le transport routier, Bernard Henriot reprend l’exploitation « pour le plaisir ». C’est la même année que Jérémie Pajot (re)découvre la tuilerie : « Quand j’étais lycéen, je venais l’été puis pendant les vacances scolaires et j’ai vraiment découvert quelque chose de particulier ». Le lien ne se rompt plus. Il revient, d’abord en saisonnier puis salarié en 2009, avant de reprendre l’exploitation en 2018.

À contretemps de l’industrie
Aujourd’hui, l’enfant du cru travaille la terre cuite avec les mêmes gestes que ses prédécesseurs depuis 276 ans. Le site fonctionne avec quatre fours au feu de bois, dont le principal, construit en 1956, a remplacé le four du XVIIIe siècle, toujours conservé. La fabrication débute à 200 mètres de l’atelier, dans une carrière d’argile où la terre est extraite, humidifiée puis malaxée avant d’être façonnée dans une extrudeuse des années 1960. Certaines pièces, comme les carreaux hexagonaux, sont reprises sur une presse manuelle du début du XXe siècle. Après une à deux semaines de séchage selon les produits et la saison, les pièces sont cuites au bois de chêne pendant 15 à 20 heures à environ 1050°C, puis refroidissent une semaine. Entre l’extraction de l’argile et la livraison, il faut compter au minimum un mois et demi à deux mois : « J’ai une petite anecdote qui est assez rigolote. Un monsieur m’appelle pour du carrelage et me dit : « Oh non mais ce n’est pas urgent, ce n’est pas pour dans 15 jours. Dans mon métier, ce n’est pas possible. » »
Cette temporalité artisanale, n’empêche pas la tuilerie-briqueterie de la Chapelle de Sarre de répondre à des commandes très spécifiques, notamment sur des chantiers patrimoniaux comme le château de Fontainebleau ou la maison natale de Jean de La Fontaine à Château-Thierry : « Là, on a dû refaire un moule spécifique, parce qu’ils utilisaient de l’hexagonal à Fontainebleau, mais à Château-Thierry les dimensions étaient différentes. Donc il a fallu adapter, refaire un moule exprès. » Aujourd’hui, Jérémie Pajot ne produit plus de tuiles qu’à petite échelle. L’industrie a reproduit certaines irrégularités autrefois propres à l’artisanat : « Elles sont de belle facture et heureusement qu’elles sont là, parce que les petites structures ne pourraient pas répondre ni aux quantités, ni aux délais. » En revanche, les briques et carrelages en terre cuite connaissent, depuis une quinzaine d’années, un regain d’intérêt, porté par la restauration du bâti ancien : « Souvent, les gens qui achètent une vieille maison, qui veulent de la pierre apparente, ce sont aussi ceux qui viennent chercher du carrelage. Et puis les Néerlandais, eux, ils raffolent de ces produits. Ils n’en ont pas chez eux, et le peu qu’ils ont est très cher. »
« C’est vraiment un produit vivant. Et puis il n’y en a pas deux identiques »

Autre surprise, et non des moindres : les prix. À l’heure où le retour à l’authenticité s’accompagne souvent d’une inflation bien réelle, les carreaux en terre cuite de la tuilerie de la Chapelle de Sarre sont vendus 1,40 € pièce, soit environ 60 € le mètre carré, quand des produits comparables dépassent facilement la centaine d’euros en magasin. Les briques, elles, sont proposées à 1,35 € l’unité, là encore bien en dessous des tarifs des grandes enseignes de bricolage. Une anomalie économique ? Pas vraiment : « Je ne regarde pas les prix qui se pratiquent. Je pratique le prix qui me convient. » Une philosophie qui prolonge sa manière de travailler : « C’est un lieu où il faut de la patience. Avec ce produit, on fait une maison. Il y a une âme. L’histoire continue une fois qu’il est posé : les matériaux vivent, ils se patinent avec le temps. Même la lumière change. C’est vraiment un produit vivant. Et puis il n’y en a pas deux identiques, parce que moi je fais le feu, mais ce n’est pas moi qui décide exactement où il va passer. »

À rebours des idées reçues, la Chapelle de Sarre rappelle donc qu’un circuit court n’est pas une promesse marketing, mais bien un modèle économique. Ici, la terre parcourt quelques centaines de mètres, les intermédiaires sont absents et le prix reste accessible. Comme si l’industrie avait fini par transformer en exception ce qui relevait autrefois du simple bon sens…
ENTREPRENDRE DANS LA NIÈVRE – #02 ÉTÉ 2026
