Jérôme Chaufournais : « Nous sommes restés fidèles à l’esprit coopératif imaginé par le fondateur du mouvement Leclerc. »

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Entrepreneur infatigable pour les uns, employeur « baroque » pour les autres, le patron de l’hypermarché Leclerc d’Auxerre peut s’enorgueillir de ne laisser personne indifférent alors même qu’il cultive volontiers une image de chef d’entreprise discret. À tout juste 50 ans, ce fan de sport n’hésite pas à se libérer des carcans de la grande distribution pour être au plus près de la demande des consommateurs et imaginer de nouveaux projets. Que ce soit dans le centre historique ou à la porte sud de la ville. Attaché tant à ses valeurs familiales qu’à une certaine idée de la responsabilité sociétale de l’entrepreneur, Jérôme Chaufournais se livre. Sans filtre.

– Propos recueillis par Stéphane Bourdier –

Jérôme Chaufournais
Jérôme Chaufournais

EDLY : Il est difficile de mesurer le poids économique et social d’un hypermarché comme celui que vous dirigez. Que représente Leclerc version Jérôme Chaufournais à Auxerre ?

Jérôme Chaufournais : Tout cumulé, hypermarché, Espace culturel, Drive et les différents concepts comme la boutique de fleurs, le Manège à bijoux… C’est 350 bulletins de salaires, 350 salariés à accompagner et à former. Sur 5.200 m2, l’hypermarché représente un peu plus de 70 M€ de chiffre d’affaires annuel et plus de 20 M€ pour le Drive. En comparaison, c’est trois fois plus que notre principal concurrent sur une surface presque deux fois plus petite.

Qu’est-ce qui vous a motivé à vous porter acquéreur de l’ancien supermarché Colruyt à l’entrée d’Auxerre, route d’Avallon ?

Pour la petite histoire, il y a une dizaine d’années, j’avais entrepris toutes les démarches auprès des pouvoirs publics pour réhabiliter la zone et puis, pour différentes raisons, cela ne s’est pas fait. Colruyt est venu s’y installer. Je connaissais bien ce petit magasin qui était particulièrement bien tenu mais qui n’était pas installé au bon endroit. Nous avons décidé d’y installer un second Drive mais cela nécessite encore des instructions administratives. S’il s’avère que cela n’est pas possible, nous trouverons une autre idée. À travers cette reprise, c’est un peu le résumé de toute l’histoire du mouvement Leclerc et de l’héritage transmis par mes parents : faire preuve d’audace tout en étant attentif à l’évolution de son territoire…

Vous avez aussi pour projet d’implanter un Leclerc de proximité en centre-ville. Que répondez-vous à ceux qui craignent pour l’équilibre commercial ?

Nous souhaitons, en effet, investir l’ancienne parfumerie Marionnaud d’une surface de 500 m2 avec l’objectif d’y proposer une offre alimentaire de proximité. Ce segment représente quasiment un angle mort chez Leclerc alors même que la demande évolue. En France, un produit alimentaire sur quatre est vendu au sein de notre mouvement tandis que l’offre de proximité ne représente que 2 %. Les habitants dans leurs nouvelles tendances de consommation nous obligent à nous remettre en question. Nous n’allons pas pour autant entrer en concurrence avec Monoprix parce que nous, nous représentons les gammes de fond de placard, et tout ce que Monoprix fait de bien, il va continuer à le faire tout aussi bien. Nous souhaitons devenir un élément supplémentaire de redynamisation, un nouveau point d’ancrage du centre-ville et cela va profiter à tous les commerces déjà présents.

Les médias nationaux et européens ont largement relayé votre initiative : un week-end annuel entièrement dédié à vos salariés. Sur le terrain, vos relations avec eux apparaissent particulièrement étroites. Qu’est-ce qui motive cette démarche, assez inhabituelle dans le secteur ?

Au sein même du mouvement Leclerc, mes copains adhérents me prennent pour un extra-terrestre. (Rires) Il faut dire qu’emmener 350 salariés à Center Parcs, par exemple, et fermer l’hypermarché un samedi et un dimanche, ce n’est pas courant. Cela représente une perte de chiffre d’affaires de 400.000 € environ, auxquels il faut ajouter un coût de 150.000 €, tout en envoyant dans le même temps nos clients à la concurrence. Beaucoup ont pensé que je devenais fou… Alors que d’un point de vue de l’esprit de f raternité, de notre capacité à fédérer les équipes, à les intégrer dans des valeurs communes, de la reconnaissance qu’on rend à nos salariés et de la proximité qu’on crée tous ensemble, du patron jusqu’au dernier salarié embauché, c’est un bénéfice impalpable, immesurable… Les collaborateurs nous le rendent 10, 15, 20 fois ! Pour l’anecdote, nous avons pris cette décision, mon épouse et moi, à la suite de l’épisode de crise sanitaire. Nos équipes et nous-même étions lessivés et nous nous étions promis d’offrir, à tous, un moment de répit… Il ne faut jamais oublier que le carburant de la performance d’une entreprise, ce sont les Hommes. Sans eux, nous pouvons avoir tous les projets inimaginables, nous ne ferions rien !

De l’extérieur, vous donnez l’impression d’avoir tout réussi. Est-ce que vous avez déjà raté quelque chose ? Commis des erreurs ?

J’ai une chance inouïe, celle d’être très bien entouré et d’avoir ce luxe de pouvoir me nourrir des réflexions de mes collaborateurs. Mais il y a des choses qui fonctionnent moins bien et d’autres que j’ai ratées comme le bio. J’ai fait partie des adhérents qui ont promu le bio au sein de l’enseigne au point d’en inventer un concept à part, comme Biocoop ou Naturalia, que je souhaitais implanter à Auxerre… J’avais la volonté de démocratiser le bio et au-delà du bio, les éleveurs de la filière et production locale. J’ai réussi à faire naître cela au sein du mouvement et finalement cela a foiré…

Il se dit que vous êtes très attentif au développement de la ville et à son attractivité. Quel regard portez-vous sur l’évolution d’Auxerre ces dernières années ?

Je suis né à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis et je suis arrivé à Migennes en 1978, avec mon frère aîné de cinq ans plus vieux que moi. Mes parents ont planté le premier drapeau E. Leclerc dans l’Yonne alors que j’avais deux ans. J’ai fait une partie de ma scolarité à Joigny et je ne suis donc pas à proprement parler un enfant d’Auxerre. En revanche, je suis amoureux de cette ville. J’observe avec beaucoup de passion tout ce qui s’y passe, parfois avec un peu de frustration, souvent avec beaucoup de fierté. Je n’imagine pas un jour quitter cette ville et si j’ai d’autres projets, je continuerai à les faire à Auxerre. Il y a encore 10.000 choses à faire pour la réveiller, la redynamiser et en faire une ville de province vivante. Nous avons tout : la culture avec l’abbaye Saint-Germain, la cathédrale, les produits locaux, le Chablis, l’Irancy, les vignes, les cerisiers, l’AJA et tous les clubs sportifs. Nous avons une ville traversée par une rivière magnifique. Je sais qu’il y a un projet de créer un petit port avec des guinguettes. Alors, on peut polémiquer sur plein de choses et dire que cela ne va pas assez vite. Je crois que ce n’est ni de la faute du politique, ni des chefs d’entreprise. C’est la France et l’administration en général qui demandent toujours plus d’autorisations. Il a fallu près de 40 ans pour créer le contournement d’Auxerre… Entre le moment où j’ai trouvé le terrain pour agrandir le Drive et celui où j’ai pu le faire, il s’est passé trois ans et demi. Le temps administratif n’est pas celui de l’entrepreneur.

Justement, il y a un entrepreneur que vous connaissez bien, Michel-Édouard Leclerc, qui a déclaré à propos d’une éventuelle candidature à la présidence de la République : « Après tout, je ne suis pas plus con qu’un autre ! ». Est-ce que vous pensez qu’il va y aller ?

Alors, pour utiliser une expression empruntée à l’univers du foot, ça serait effectivement le transfert de l’année, peut-être même du siècle… (rires) Je pense qu’il a conscience qu’aujourd’hui, dans le système politique actuel, il est beaucoup plus utile à l’extérieur du système qu’à l’intérieur, notamment pour améliorer le pouvoir d’achat des Français. Ce que je constate, c’est que nous avons souvent eu des personnalités expertes dans leur domaine, venues de la société civile comme Éric Dupont-Moretti ou Nicolas Hulot, qui sont entrées dans des gouvernements et qui ont été « éteintes » par la politique politicienne. Ma conviction est qu’il est 100 fois plus utile en étant le poil à gratter des pouvoirs publics. Mais je ne suis pas dans sa tête…